Ti-Manmzell-la

Une petite perle de Gilbert Gratiant né en 1901 à Fort- de France.
Foyalais et père spirituel du premier mouvement littéraire en 1927.

Aux jeunes filles Créoles:
Capresses, droites et provocantes.
Békées, de lys et de langueur altière.
Chabines, enjouées, marquées de soleil.
Coulies, si fragiles et dont les traits sont purs.
" Bel Ti-Négresses" fermes et saines.
Mulatresses, aux grands yeux souples;
reines de tout le féminin possible;
et à celle qui les résuma toutes,
aux Filles de chez nous, passionnée chacune et gracieuse,
qui, de Grand'Rivière à Sainte-Anne,
et de la Caravelle à Fort-de-France, ont tenu
captif entre leurs longs doigts deliés l'oiseau
dont il est ici parlé.
Dépi man ti-manmail, cé pluss man ainmain fleu:
Pass fleu, cé an jadin yo poté lan maison.
Man plein suspension-a épi stéphanotis,
Gadé con ça joli
Trois clochett hibiscus
Ven-a ké balancé con ti cloche la foli
Mélé épi guirlandd du zheb grass argenté!
L'heu man lévé
Bon matin-a
Dépi chanm-la man té ja ouè
Soleil-la rouge en sang,
Qui té cléré tout neuf, tout matador
L'ot bo la Martinique,
Délè lan mè, délè rhazié, délè chan-can-n,
Délè an gran désodd du toutt monn en l'ai monn,
Oti, rhô passé toutt,
Mi la Montagne Vauclin
Pareil an gran chapeau gendamm,
An gran chapeau satin violett.
Man seul dan galri-a
Man seul épi moin-minm.
Cé gran carreau blan-a ka fé an bel damié
Quan yo croisé à tè épi cé carreau nouè.
La vie-a douce.
La vie-a bel bon matin-a.
Colibri ka suspen-n bo jasmin d'Arabie
Moin ka ten-n piano qui loin
Dan an villa,
Tou faib, tou douce...
Ca ka sem-m an bel ai,
Ca ka sem-m an romance,
Chanson longtemps........
An la-riviè d'leau clai ka coulé adan roches,
La man soti baingnin en ba an touff bambou
Toutt moun pati.
Man seul épi moin-mimm,
Balancé dan berceuse, cé plési l'innocence:
An-nou songé qui mounté lé moin apré bal,
An-nou songé qui moun té bô moin hiè au souè........
An ven fré ka lévé,
I soti bod' lan mè.
A foce jouéépi feuille, i appren-n chanson yo,
I passé dan savan-n, i ni l'odeu gouyave,
Dépi en ba monn-la, i senti man té là,
I juss rété musé bo an pié suringa
Pou couvè moin épi l'odeu man pluss ainmim.
Funett-la gran rouvè.
Vini, chè!
Vini di-moin bonjou.
Ou cé an lanmoureu qui pa ni jalousie,
Ou peu caréssé-moin, man ni an gol batiss,
Boucl chuveu-moin défaitt, vini joué adan yo.
Lan-main-ou press aussi douce que lan main souvenir.
Man sé peu couè ou ja con-naitt toutt secré-moin.
A foce nou ja palé ensenm,
A foce ou ja domi bo-moin,
Quan man tro chau,
Loss an chumise à jou pa minn assé légère.
Avan-ou pati,
Metté ti-brin frécheu-ou dan toutt caï-la.
L'heû-ou passé
An-ni frôlé
Epi bel bra-ou pièce moun peu ouè
Mab-la oti Florence posé,
En travè an funett,
Plein soleil, plein lombrage,
Troi caraff la Potrie épi siss vè cristal.
An branche bougainvillié soti vérandah-a,
Con an voleù d'amour i passé pa persienn,
Mé bel fleu curieuse-la pa ké pren moin aïen...
Ca dou quan an peu di:
"Man pa ni pièce la pein-n,
Pièce gran la pein-n
Adan tchoeu-moin,
Mé man sé peu serré an ti chagrin
Dan lan main-moin,
Con an zoiseau yo pren la glu
Qui lé volé"
Toutt frécheù gran bain-a man ja pren bon matin
Ka balancé épi moin-minm dans berceuse-la,
Ka vlopé moin
Con si diré la frécheù qui sé suspen-n
En l'ai an sorbé ponm du liane.
Man ka chanté tou longg an chanson ti manmaill
Malgré man ja passé l'age manmaill ka joué zouèl.
Toutt moun ka di man bell:
Juss glace-moin dan chan-m-la
(Bo an couche oti man tro seul lan nuitt-zéclè),
Qui content
Joli ti-manmzell-la loss man ka fè-ï ziou dou...
Man ka di nom an moun man sé lé-ï songé moin,
Pesson-n pa ten-n aïen
Mé man sav i doué sav.......
Man laché sandal-moin assou carreau fouètt-la,
Jam-n moin nu,
Pié-moin nu,
Pié-moin qui ka posé,
Pa si fo pu-ï blessé an papillon à tè,
Assé fo pou-ï bercé rêv-moin dan berceuse-la.

CHANSON : " A si paré" Edith Lefel
" Mademoiselle" EDDY Marc

TRADUCTION
Déjà petite fille, j'adorais toute fleur:
Les fleurs, c'est le jardin qu'à la maison l'on porte.
Pleine est la suspension de blancs stéphanotis,
Et voyez combien belles
Sont les clochettes rouges
De l'hibiscus léger
Que balance le vent,
Grelots de la folie
Se mêlant aux guirlandes
Des herbes argentées!
En me levant
De grand matin,
De ma chambre j'ai vu
Un soleil tout de sang,
Neuf et pimpant, qui se levait
A l'autre bord de la Martinique
Derrière la mer, derrière les champs de cannes,
Derrière un pêle mêle de morne et de monts,
Parmi quoi dominait
La montagne du Vauclin
Pareil à un bicorne fait de satin violet.
Je suis seule dans la galerie,
Toute seule avec moi-même.
Carreaux blancs, carreaux noirs
Font un vaste damier.
Douce est la vie,
Et belle en ce matin, la vie!
Les colibris sont suspendus au bord du jasmin d'Arabie,
J'entends au loin un piano
Dans une villa,
Tout faiblement, tout doucement....
Il semble que ce soit un "bel air" du vieux temps,
Ou bien la romance d'autrefois....
La rivière à l'eau claire coule parmi les roches,
Je viens de m'y baigner sous les bambous en touffe,
Tout le monde est parti.
Et seule je demeure avec moi-même, seule.
Dans la berceuse se bercer,
Voilà bien innocent plaisir.
Songeons à qui m'aimait hier soir après le bal
Et songeons aux baisers qu'hier soir je reçus...
Un vent frais s'est levé,
Tout joyeux, il sortit du rivage et des lames.
A force d'avoir joué et chanté dans les feuilles,
Le vent a retenu la chanson du feuillage,
Passant par la savane, il a goût de goyave,
Dès le bas du coteau, il connut ma présence,
Il s'est même arrêté auprès des seringas
Afin de me couvrir, arrivant près de moi,
Du parfum qu'il sait bien qu'entre tous je préfère.
La fenêtre est ouverte.
Viens, ami,
Viens me dire bonjour.
Tu es un amoureux exempt de jalousie,
Tu peux me caresser, ma robe est de batiste,
Mes cheveux sont défaits, viens jouer dans mes boucles.
Douce est ta main autant que la main du souvenir.
N'as-tu pas pénétré mes secrets très intimes?
Nous avons si souvent échangé nos propos,
Si souvent tu dormis, auprès de moi couché,
Alors qu'il fait si chaud,
Qu'une chemise à jour n'est plus assez légère.
Avant de t'en aller,
Mets un peu de fraîcheur dans toute la maison.
Frôle en passant
De ton beau bras
Que nul ne voit
La tablette de marbre où Florence a placé,
En travers de la fenêtre ouverte,
Pleine d'ombre et pleine de soleil,
Trois carafes de la Poterie
Et six verres de cristal.
Une branche de bougainvillé sort de la véranda,
Comme une voleuse d'amour par la persienne elle passe,
Mais la belle fleur curieuse ne me ravira rien......
Qu'il est doux de se dire:
"Je n'ai au fond du coeur
Ni peine ni douleur,
Nulle peine pesante,
Mais je pourrais tenir entre mes doigts rejoints
Un tout petit chagrin
Pareil à un oiseau que la glu captura
Et qui veut s'envoler"
La fraîcheur du grand bain que j'ai pris ce matin
Avec moi se balance au gré de la berceuse
Et m'enveloppe toute
Ainsi qu'une fraîcheur s'arrête suspendue
Au-dessus d'un sorbet fait de pomme-de liane.
Et tout le long du jour, enfantine, je chante
Bien qu'envolé soit l'âge où je jouais, fillette.
Tous me disent jolie
Et même mon miroir qui m'attend en ma chambre
(Auprès de ce grand lit où trop seule je suis
Par les nuits pleines d'éclairs).
Et même mon miroir
Se révèle amoureux de la " bel ti-manmzell"
Quand je lui fais les yeux doux
Je répète le nom de qui je voudrais bien
Qu'il pense aussi à moi.
Personne ne m'entend
Mais je sais bien qu'il sait........
J'ai lâché ma sandale sur la dalle glacée,
Ma jambe est nue,
Mon pied est nu,
Et ce pied-là se pose
Pas assez fortement pour blesser sur la dalle
Un papillon fragile,
Mais assez fortement pour balancer mon rêve
Dans la douce berceuse

Pour en savoir davantage, lire :
" Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française"
Léopold Sédar Senghor
ÂME DU LAC OC

HEU : Réponse hésitante
Véranda : Galerie vitrée de jalousies martiniquaises
ÂME DU LAC OC

